TEXTES
Tous droits réservés
© Patrick Chemin (1978-2009)

Photo Isabelle Fournier
LE MARCHEUR
Pour celui qui gravit la montagne
il est déplacé de se prétendre le meilleur ou le seul
Mais il est sage de se concentrer sur son pas
La rumeur importe peu
pour celui qui est au plus pur de l'écriture
Peu importe son nom il écrit pour nous tous
Ecrire est un chemin dans la montagne
Toute une vie ne suffit pas pour atteindre le sommet
Mais le bonheur du jour est là présent dans la connaissance
conscient de la douleur humaine
conscient de la beauté du monde
Vivre est ce passage abrupt
de la douleur à la beauté
de l'extase à l'impuissance
du silence à la sérénité
Ecrire concilie tous ces paysages dans le regard du marcheur
© Patrick Chemin (1993)




Aquarelle Annie Chemin
LES ORAISONS
Les oraisons des ciels
en perpétuelle conversion
L'espérance infinie
La sage densité des arbres
La calligraphie des soleils
dans la prémonition des ombres
L'austérité et la douceur
de ces monastères dépeuplés
La sensualité mystique du mouvement
Ce glissement profane du corps vers le puits
Rien de tout cela ne meurt
Et à l'arrière les cimes
les chapeaux de tulle
le flou des fées
la dentellière des abîmes
Les pentes mystérieuses
Les amours verticales
dans le soleil de l'instant
La sensualité mystique du mouvement
Ce glissement infime du corps vers le puits
Rien de tout cela ne meurt
Le regard des multitudes étagées
La solitude de silences murmurés
La vie première des neiges
dans le village contigu des origines
La continuité de l'inconstance
dans le sentiment fier des paysages
La permanence des émerveillements
La sensualité mystique du mouvement
Cette impression de glisser sur un corps jumeau vers le puits
Rien de tout cela ne meurt
© Patrick Chemin (2004)


DU GEL SUR LA VITRE
Le temps retient son souffle puis nous donne un baiser
dont il est difficile de se défaire
Et nous sommes dans ce train qui traverse la vie
avec du gel sur la vitre
© Patrick Chemin (2008)
Extrait du CD de Monique Tréhard
Je demande l'asile poétique

LE CHÊNE
Le chêne est au bord du champ de maïs
Il ne demande à personne d'être triste ou souriant
Il ne demande pas à faire partie de l'univers
Aucun dieu ne se soucie de lui
© Patrick Chemin (2007)

POLOGNE
Pologne
Escalier de froidure
Lassitude et grand âge des plaines
Transmis d'arbre en arbre
© Patrick Chemin (1998)



UNE AUTRE CHAMBRE
Si je meurs ce soir
il me faudra habiter une autre chambre
Il y aura des oliviers
un port de petite méditerranée
des femmes douces
qui parlent un langage étranger
Si je meurs ce soir
la terre tournera sans mon poids
cette infinité d'imaginaire
Je serai léger
La mélancolie quittera la longue allée des cyprès
où dormait mon enfance
Si je meurs ce soir
Si je quitte la liquidité de ce corps
donnez-moi l'ombre de l'ombre
Je ne veux plus d'une vie de poésie
Je serai passeur de sable
un obscur célibataire dont la maison est la dernière du village
Un homme dont sourient les femmes
Si je meurs ce soir
il me faudra habiter une autre chambre
puis une autre
infiniment
© Patrick Chemin (2007)

AMIS
Où que vous soyez
mes amis
vous m'accompagnez
Vous m'accompagnez
aux heures doucereuses
de la mélancolie
Je sais tous vos visages
dévisage la nuit sans tain
où vous apparaissez
aux lucarnes des lucioles
Aurai-je le temps de vous dire
à tous
en particulier
cet invraisemblable amour
qui fait que vous existez
© Patrick Chemin (1989)




Aquarelle Annie Chemin
LE DENUEMENT
L'âme en poudre
L'âme des mondes anciens
où se trame le versant perpétuel
la vie minérale des humains
séparés par des clôtures indicibles
du toucher divin
A l'arrière du ciel
la brume tisse des fragments
les atours de l'invisible
le texte illisible du destin
Et nous allons dans ces déserts
avec la majesté
le désordre
le dénuement de l'imaginaire
© Patrick Chemin (2004)


LE PEINTRE
Mon roseau dans ta main
ou sous tes mots
est toile de maîtresse
Je suis ce pinceau
qui lisse les couleurs
sur le délié de ta peau
Terre de Sienne pour tes seins
Clitoris amarante
songe des obsidiennes
Bleu de Prusse tes cuisses
et ta langue carmin
Aréoles marines
sous tes doigts grenaches
ou vert tendre ton sexe
vert d'eau ton ventre
ouvert
Et lie de vin tes épaules
sur un ciel de limon
Tes hanches saumon
Tes bras sépia
Ton cou de serge épicé
Tes dents de neige
Ta bouche blanche de brisants
Ton cul de lune vierge
rousse comme un privilège
Si je suis la semence
le lait d'épicéa
tu es le blasphème
le sucre de délivrance
Laisse-moi couler sur la toile
Jaillir comme lumières
du gland de la pierre opale
Fuir entre tes seins
le désir ocre de la terre
© Patrick Chemin (1991)



HAUTEBISE
Le passé est une petite maison
dans une ruelle pentue
On revient parfois
On ne peut plus entrer
Quels sont les nouveaux locataires
du passé ?
© Patrick Chemin (1998)



LA PETITE PORTE EN BOIS
Et les herbes folles
Oraisons de lavande
La petite porte en bois du cimetière
La pierre tout autour retient le cercle des vivants
partage le centre de l'absence
La lumière désordonne la touffeur des ombres
La nuance du jour glisse vers un aveuglement soudain
© Patrick Chemin (1994)



Aquarelle Annie Chemin
LE GOUFFRE DES ORIGINES
Assis sous une pluie de météores
Devant la porte fermée
La vitre est embuée par le souffle
la prière de tous les humains
Debout devant la rime
où se pavanent deux lémuriens
Je cherche le mot Dieu
qui ne me dit rien
Un de ces petits singes
laisse tomber la clef
dans le gouffre des origines
La radio de bord me prévient
Pas de serrurier
Eternellement
© Patrick Chemin (1996)



Peinture de Sylvie Ménart
BAIES POURPRES
Mille jours de neige et nous embarquons dans l'arche
Oh ! My God ! Noé est trop cool !
Le reliquat des villes forme des baies pourpres
et Princesse il y a de la groseille sur ta bouche
Naviguer longtemps
Presque immobile sur la glace
© Patrick Chemin (2007)


Aquarelle Annie Chemin
LA PROVINCE TURQUOISE
Le verger du ciel posait sur l'eau ses lèvres marines
sur le palanquin des branches la luciole bienheureuse des amants
Les princesses et courtisanes assoupies étaient amoureuses
dans la province turquoise du rêve
© Patrick Chemin (2004)


AVANT LE MONDE
Avant le monde
Il y aura une lisière
Sur les arbres des confins
les frondaisons du givre
Avant le monde
il y aura une margelle
un mensonge
un verbe
Et sous le mensonge
les puits
Et dans le verbe
l'éternité des pierres
Au bord de la margelle
le commencement des cycles
le froissement d'étoffe des montagnes
Et dans le ciel des origines
l'éloignement progressif des étoiles
de la lumière
La neige sera le seul vestige
de ce temps d'avant la nuit
© Patrick Chemin (2004)



Aquarelle Annie Chemin
THEATRE DE LA RUE ROUGE
Et tout se passe comme au théâtre. La vie se joue entre les actes. Théâtre de la rue rouge. Le bourreau se fait de la bile pour son boulot. Il évite de manger le mardi gras mais il assure. Il assure à tout un chacun que ce n'est rien, ça va passer. Tout doux contre un baiser de la bohémienne. Et tout se passe comme au théâtre. La vie se joue entre les actes. Théâtre de la ville aux murs jaunes. Don Juan s'avance sous un ciel de pleine lune. Mais toutes les femmes se sont donné le mot. Elles soufflent de concert un mot de passe sur le mot de la fin. Don Juan s'approche avec le masque des promesses mais la nuit repousse ses avances. Et tout se passe comme au théâtre. La vie se joue entre les actes. Théâtre de la rue rouge. Le Diable est un revendeur de plutonium enrichi qui cultive des coquelicots sur les friches de l'Est mais la pluie est fine sous les cendres. Le tueur de la cathédrale vient de se faire descendre. Quasimodo sourit dans le crépuscule oublieux et se tape la cloche pour son amoureuse de Prague. Et tout se passe comme au théâtre. La vie se joue entre les actes. Théâtre de la ville aux murs jaunes. Les ombres s'allongent pour Ophélie qui hésite entre Arthur et le grand Will. Les sorcières de la nuit se sont donné rendez-vous dans la contre-allée pour étalonner le devenir de la postérité. Et tout le monde s'amuse. Et les souris dansent dans la grande bibliothèque pendant que le chat de la littérature donne des conseils avisés sur la messagerie de ses prétendants ou fiancés. Et tout se passe comme au théâtre. La vie se joue entre les actes. Théâtre de la rue rouge. Et plus rien ne bouge. Le silence va descendre doucement dans les cintres et la coulisse. Le comédien posera son habit vert et se gardera de parler de corde.
© Patrick Chemin (2001)



CARRARE
S'il vous plaît
refermez la chambre un moment
Que la folie du monde se taise
Que la vie soit plus belle que la vie
Que les anges vacillent dans la mouvance du désir
Que le baiser de la jeune mariée donne au ciel
une aurore de santal et de sel
Que dure sur la mer immense
éternelle
la traversée des innocences
Que la noce des arbres en pollens
donne aux insectes
la déraison des sentiments
un chemin de terre de pommes et de miel
dans ces rue de marbre
Villages et lumières
enroulés autour des collines
Printemps de Toscane
S'il vous plaît
refermez la chambre un moment
© Patrick Chemin (2002)



Peinture de Sylvie Ménart
LE MYTHE ET LE LANGAGE
La fille française dit qu'elle me connaît bien
La fille polonaise dit qu'elle ne se souvient de rien
Les voitures roulent sur la neige
oscillations sur un brasier
La vibration du vent glacial vient des hautes vallées
où vivaient de pauvres gens dont la poésie ne dit rien
La fille française avait de petits seins
de l'argile moirée de jasmin
Bouddhisme Tibétain
Silence végétarien
La fille polonaise avait aussi de petits seins
Elle étudiait à l'école de cinéma dans une ville triste et provinciale
Sa mère travaillait à l'usine de la Pologne d'avant
La fille française voulait que je quitte tout pour elle
La fille polonaise voulait surtout que je ne change rien
Il y a dans le téléphone des choses étranges
de la vie de la mémoire et de l'écume
des milliers de phrases pour chercher
ce qui ne se trouve pas
ce qui n'est plus
La fille française voyait dans l'amour l'accomplissement d'un symbole
une célébration
La fille polonaise voulait surtout un amant qui lui parle français pendant l'amour
J'ai donné à l'une et à l'autre
le mythe et le langage
mais je n'ai rien changé au destin
Je suis seul et perdu dans la rue ordinaire
avec la multitude
cet autre mot pour la solitude
Les voitures roulent sur la neige
oscillations sur un brasier
Tout ce qui est donné est donné
Rien ne peut vous reprendre
ce qui est perdu
à jamais
© Patrick Chemin (2006)

Haiku
Blanc sommeil des ruches
L'étang s'éveille au printemps
par l'abeille du givre
© Patrick Chemin (2004)



Aquarelle Annie Chemin
DIVINE RUCHE EPARSE
Divine ruche éparse
L'essaim des sentiments
en quête des abeilles primitives
© Patrick Chemin (1999)


TERRITOIRES INCONNUS
Rien ne subsiste ?
La vie nous fait dériver
vers des territoires inconnus
des sensations étranges dans le corps
La jeunesse acquise demeure
mais l'instant de la jeunesse se détache
Bien sûr nous pressentons
le terme confus des ténèbres
Le mystique s'arrange avec l'idée du vide
mais la pratique de chaque jour est différente
La postérité ?
Tout serait repris le temps venu
redistribué par des mains invisibles
Je ne sais plus
© Patrick Chemin (2007)

PAROLES DE VIEILLES LUNES
Les mots tiennent conciliabule ce soir sous le grand chapiteau
Encres millénaires
Papiers d'orient sur la route de soi
Vieux mots ou tombés de la dernière pluie
Paroles de vieilles lunes ou rosée
La reine de Peut-être fait un dernier tour de piste
avec sa libellule savante
Il est temps de se retirer
La lune est déjà haute dans le ciel
Il n'est plus temps de parler de nos existences
de la joie ou de la tristesse
ce grand cartable des illusions
Il est temps de rentrer
Le village n'est pas loin
D'autres naissances sont attendues
© Patrick Chemin (2007)

Photo Antoinette Praizelin Cholat

POUR LE SOIR DU GRAND SOLEIL OCRE
Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j'irai tout seul
anonyme
de la terre dans mes poches et mes poches trouées
J'aurai pour naître encore l'oiseau grivois de mes cendres
toutes ces nuits d'argile où je saurai attendre
la lente procession des pluies
la semence et graine de paradis poivrés
Et mon cerveau demain sera le blé ardent le blé indien
la plaine entière où mûrit la lumière
sous l'oeil de juillet
sa torpeur de pierre
Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j'aurai la parole sans voix pour distraire les mots
j'aurai mille ans pour rire enfin de ce grand corps tout froid
désacraliser l'immobile
perdre la mémoire de chaque douleur
Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j'irai m'asseoir entre mes deux dates limitrophes
sur le trait d'union
à califourchon sur ma tombe frugale où viendront les oiseaux
Et je croirai nouveaux ces poèmes prêtés jadis au silence
qu'il me rendra peut-être comme ultime sentence
pour mes nuits illégales mes jours sans foi
Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j'annulerai toutes les lunes par la présente
et tu les recevras poste restante
Je t'apprendrai aussi la solitude
et tu la sais déjà
Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
je déchirerai le ciel en deux
dénonçant l'escroquerie d'un cri d'oiseau perçant
je tordrai le cou des nuages pour qu'il pleuve de l'eau de vie
des larmes en couleur sur le fard de l'horizon
je jouerai seul à la marelle bondissant de chaque côté des frontières
maquillées à la craie blanche grandeur nature
Et puis je retournerai dans le ventre initial de chaque femme
foetus inverse et multiple parmi les soleils de sang déchirés
saisons des pluies et moussons de corail
Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
je veux réinventer ton ventre littérature pour mes nuits analphabètes
Et puis j'aurai l'enfance blonde et douloureuse comme un poème pour ma mère
le suicide des mots pour des secrets inutiles
la survivance rebelle de tout mon orgueil
écorché vif contre le mur vitré du temps et sa porte dérobée
Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j'irai m'endormir seul dans une chambre toute proche de celle de l'éternité
pour nous rencontrer plus tard dans la nuit
négocier au prix fort chacune de mes secondes gaspillée à vouloir comprendre
pourquoi je vivais
Et te rejoindre tout à l'heure
juste après le spectacle
© Patrick Chemin (1978)



LES APRES-MIDI
Vous me receviez les après-midi
La proximité tombait sous la distance
Je savais le phrasé de ma vie mais j'ignorais tout de ses nervures
Je parlais des nuits du tambour où la mort déclinait ses mensonges de rythme
Je parlais de ces jours où je poussais la vie devant moi comme un berceau de plomb
Vous m'écoutiez avec la sollicitude des femmes sages
sages-femmes
Femmes d'herbe du bord des fleuves lents
Femmes des hauts plateaux ou des jardins de l'Asie
Vous me receviez les après-midi
Je parlais de ces tortillards de l'insomnie sur les lignes lasses de mes nuits
Je parlais de ces jours de vieux sel
de ce sang d'encre sur les mains
de cette lassitude de chercher les raisons d'écrire ou de se taire
Je parlais de cette quête de la reconnaissance
conçue sous le désordre des blessures de la naissance
Je n'avais pas réglé le loyer de l'enfance ni résigné son bail
Je portais l'amour dans la répétition de visions infirmes
Je compensais le manque par la confusion
J'étais sans refus ni décision
Vous me receviez les après-midi
J'ai tant parlé
désormais
les mots se comptent par années
Vous écoutiez et je ne suis plus ce différend
Je suis tout simplement cet être vivant
toute sa vraisemblance et son identité
Un être parmi les êtres humains
ni plus
ni moins
© Patrick Chemin (1996)




LE PUITS
Pour Evy Aegerter (1959-2005)
In beloved memory
Tu n'as plus à plonger dans le puits
Tu es le puits
Tu n'as plus à te défier de la pluie
Tu es devenue la pluie
Ton corps fracassé peut se passer de souffrir
Tu peux marcher sur le versant de la montagne
Tu peux marcher
Je ne sais pas qui pourra nous dire pourquoi
Je ne sais pas qui pourra nous prévenir
et si nous pourrons refaire le chemin
différemment
La page se referme sur tes années d'enfance
Les hommes de ta vie s'éloignent et le silence
La difficulté d'aimer
Tu pousses la porte infime de l'infini
Tu marches en paix où l'invisible te reprend
© Patrick Chemin (2006)

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