Poèmes de
Patrick Chemin


Photos © Cok Friess * Photos © René Chemin * Aquarelles © Annie Chemin * Tous droits réservés




Marais de Lavours
 

Pose ta vie un moment près des iris sauvages du marais. Demeure un instant dans le secret des arbres. Ne demande rien. N’attends rien. La patience de la terre est infinie. C’est un long murmure depuis la nuit des temps. Ta vie est une éternité. Ne passe pas à côté. Parfois la lenteur. Parfois la précision du mot et l’humilité du chant.  Parfois le vent du soleil. Parfois tout en haut des cimes de l’imaginaire. Parfois dans l’abîme du trop et des impasses de la pensée obsédante. Ton petit caillou, pose-le sur ton cœur. Respire. Ta vie est une éternité. Ne passe pas à côté.

© Patrick Chemin (2013)



Tu aimais les iris


Tu aimais les iris. Je t’ai donné un chant de fleurs et
d’oiseaux sous le ciel.
Tu aimais la musique. Je t’ai donné la sonate inachevée
du vent dans les branches du vieux sud. Je t’ai
donné le requiem de l’automne.
Tu aimais l’amour. Je t’ai donné l’écoute.
Tu aimais la lueur de la lune. Je l’ai posée dans mes
mots au milieu du papillon de la nuit.
Tu aimais les silences du corps. Je t’ai donné le souffle
apaisant et la géographie lente de caresses partagées
à l’infini.
Tu aimais la cathédrale des forêts.
J’ai marché sous les vitraux et pour te donner la paix
infinie et le sens, j’ai laissé venir à moi le chant qui
reliait le profane des mousses et la foi des pierres.
Tu aimais l’amour. Je t’ai donné le corps des immensités.
Je t’ai donné l’écoute. Et à chaque voyelle du
voyage, j’ai pu inventer une source à tes désirs.
Et puis j’ai aimé le silence que tu murmurais car il
était ton enfant et ton origine.

© Patrick Chemin (2012)


Le grand soleil ocre

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
 J’'irai tout seul
 Anonyme
 De la terre dans mes poches et mes poches trouées
 J'aurai pour naître encore l'oiseau grivois de mes cendres
 Toutes ces nuits d'argile où je saurai attendre
 La lente procession des pluies
 La semence et graine de paradis poivrés
 Et mon cerveau demain sera le blé ardent le blé indien
 La plaine entière où mûrit la lumière
 Sous l'œil de juillet
 Sa torpeur de pierre
 
 Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
 J’'aurai la parole sans voix pour distraire les mots
 J’'aurai mille ans pour rire enfin de ce grand corps tout froid
 Désacraliser l'immobile
 Perdre la mémoire de chaque douleur
 
 Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
 J’'irai m'asseoir entre mes deux dates limitrophes
 Sur le trait d'union
A califourchon sur ma tombe frugale où viendront les oiseaux
 Et je croirai nouveaux ces poèmes prêtés jadis au silence
 Qu'il me rendra peut-être comme ultime sentence
 Pour mes nuits illégales mes jours sans foi
 
 Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
 J’'annulerai toutes les lunes par la présente
 Et tu les recevras poste restante
 Je t'apprendrai aussi la solitude
 Et tu la sais déjà
 
 Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
 Je déchirerai le ciel en deux
 Dénonçant l'escroquerie d'un cri d'oiseau perçant
 Je tordrai le cou des nuages pour qu'il pleuve de l'eau de vie
 Des larmes en couleur sur le fard de l'horizon
 Je jouerai seul à la marelle bondissant de chaque côté des frontières
 Maquillées à la craie blanche grandeur nature
 Et puis je retournerai dans le ventre initial de chaque femme
 Fœtus inverse et multiple parmi les soleils de sang déchirés
 Saisons des pluies et moussons de corail
 
 Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
 Je veux réinventer ton ventre littérature pour mes nuits analphabètes
 Et puis j'aurai l'enfance blonde et douloureuse comme un poème pour ma mère
 Le suicide des mots pour des secrets inutiles
 La survivance rebelle de tout mon orgueil
 Ecorché vif contre le mur vitré du temps et sa porte dérobée
 
 Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
J'irai m'endormir seul dans une chambre toute proche de celle de l'éternité
 Pour nous rencontrer plus tard dans la nuit
Négocier au prix fort chacune de mes secondes gaspillée à vouloir comprendre
Pourquoi je vivais
 
 Et te rejoindre tout à l'heure
 Juste après le spectacle
 
© Patrick Chemin (1978)


Au verger

Je n’ose plus dire au verger
L’âge que j’ai
La pomme de nos jours
Est à la mesure d’un printemps
Qui semble inépuisable
 
Viendront l’été
Ses foudres
Et ses reniements
L’automne
Ses braises
Dans l’âtre intime
De nos acquiescements
 
Tu sais
L’hiver est une ville recluse
Sa porte immense
Ne s’ouvre qu’une seule fois
Sous les étoiles furtives
Qui tombent
Qui disent au verger
L’âge que j’ai
 
© Patrick Chemin (2016)




L'éternité dans un souffle

Je suis allé au puits
Dans le pourpre du couchant.
J’ai trouvé une femme nue.
Qui es-tu femme nue ?

— Je suis ton écriture. Je suis dans tes mots. Je
suis un poème. C’est toi qui m’as écrit. Tu ne te
souviens pas ?

— Je n’ai plus de mémoire, jeune femme. Je veux me
replonger dans la profondeur et le silence du puits.

— Tu trouveras la vérité …

Je suis allé près des pierres
Dans le sanglot et la voix.
Je suis allé sur le chemin de soi.
J’ai trouvé un vieux moine. Qui es-tu vieil homme ?
De quelle foi me parles-tu ?

— Je suis ton écriture !
Je suis ce poème que tu as perdu. Tu ne te souviens
pas ?

— Non je n’ai plus de mémoire vieil homme. Laisse-
moi me perdre dans les pierres. Je veux revisiter
la source et le don.

— Tu trouveras l’humilité…

Je suis allé près des arbres de mon enfance
Dans le rêve turquoise.

Et là, j’ai trouvé un grand chêne. Qui es-tu grand
chêne ? Et quel langage me parles-tu ?

— Je suis ton écriture et ta frondaison. Je suis la
sève de tes mots. Tu ne te souviens pas.

— J’ai une mémoire d’âne et je ne retrouve plus le
chemin. Laisse-moi me perdre dans le vitrail des
forêts. Je veux retrouver l’enfance.

— Tu trouveras l’innocence…

Je suis allé dans la nuit des mots
Et l’heure était tardive.

J’ai rencontré un nain. Qui es-tu petit homme ? De
quelle fin me parles-tu ?

— Je suis la mort me dit le nain. Je suis dans ton
écriture depuis l’origine. Tu pensais avoir percé le
mystère. Eh bien, je suis là, devant toi.

— Tu peux passer ton chemin petit nain. J’appartiens
au pays de vivants.

— Tu trouveras l’éternité dans un souffle…

© Patrick Chemin (2012)




Chemin
 
Merci mon père
De m’avoir donné ce nom
Chemin
Que tes ancêtres empruntaient
Déjà
Au temps des cerises
Générations de marcheurs
Qui descendaient travailler
Dans les filatures
Au début du siècle dernier
Voyages au quotidien
De la fatigue
Depuis les villages
Dans la montagne
Peuplée d’ânes rouges 
Mon grand-père Zéphirin
Comme le vent
Contait fleurette à son amoureuse
Julia
Sur la route
Des marcheurs
 
Merci mon père
De m’avoir donné
Ce nom
Moi aussi je marche
Vers la filature
Du texte
Dans l’usine de la littérature
Où les ouvriers traitent
Avec la beauté
Où il faut rester modeste
Et marcher
Sans demander son reste
 
Chemin
 
Suis-je digne
De tous ces taiseux magnifiques ?
La parole est indécente sur la pente
Suis-je digne de l’héritage
De tous ces pauvres gens ?
Moi qui suis un bavard du Moi
 
 
Je dois rester humble
En souvenir
De ces gens fiers
Obstiné
Dans la survie
Du nom
Que je porte
 

 
© Patrick Chemin (2014)


Carrare


S'il vous plaît
 Refermez la chambre un moment
 
 Que la folie du monde se taise
 Que la vie soit plus belle que la vie
 Que les anges vacillent dans la mouvance du désir
 Que le baiser de la jeune mariée donne au ciel
 Une aurore de santal et de sel
 Que dure sur la mer immense
 Eternelle
 La traversée des innocences
 
 Que la noce des arbres en pollens
 Donne aux insectes
 La déraison des sentiments
 Un chemin de terre de pommes et de miel
 Dans ces rues de marbre
 
 Villages et lumières
 Enroulés autour des collines
 Printemps de Toscane
 
 S'il vous plaît
 Refermez la chambre un moment
 
© Patrick Chemin (2002)



Le marcheur 
 
 
Pour celui qui gravit la montagne
Il est déplacé de se prétendre le meilleur ou le seul
Mais il est sage de se concentrer sur son pas
 
La rumeur importe peu
Pour celui qui est au plus pur de l'écriture
Peu importe son nom il écrit pour nous tous
 
Ecrire est un chemin dans la montagne
Toute une vie ne suffit pas pour atteindre le sommet
Mais le bonheur du jour est là présent dans la connaissance
Conscient de la douleur humaine
Conscient de la beauté du monde
Vivre est ce passage abrupt
De la douleur à la beauté
De l'extase à l'impuissance
Du silence à la sérénité
Ecrire concilie tous ces paysages dans le regard du marcheur
 
 © Patrick Chemin (1993)





Dignité du crépuscule
 
Le silence s’efface lentement sur la terre où nous passons. Il reste l’indulgence et la compassion des forêts. Il reste un arbre tout en haut de cette colline de pardon. Et si nous prions, c’est pour des dieux de terre mais la prière est précaire. Il nous reste l’imaginaire des anges. Cet amour végétal, au plus profond de nous-mêmes, qui pose sa tête sur l’épaule des solitudes. Le silence magnifie les branches et le texte de l’écorce. C’est ta vie que tu versifies dans la pluie traversière. Tu te dois de lui donner la musique la plus belle et l’espace pour s’envoler. Car nous sommes des oiseaux dans la lenteur verticale de l’existence. Et puis tu le sais bien, le temps ne se retient pas. Même dans la cathédrale de l’instant présent, le vitrail pressent dans sa lumière le passage de l’aube et la dignité du crépuscule.
 

 © Patrick Chemin (2013) 


Entrer par l'enfance


Entrer par l’enfance. Déposer nos bagages et nos
innocences. Nous venons du monde d’avant la naissance.
Découvrir ce jeu de rôle et son incandescence.
La terre est tout autour de nous comme un berceau
immense. Un jardin où placer nos hautes espérances.
Entrer par l’amour et ses chants. Et ses danses. Et
ses résidences. Le parfum, la pierre et l’ambre.
Et l’arbre de vie dans la frondaison de ses branches.
Les bras tendus vers les espaces où placer nos hautes
espérances. Le chemin des jours. Les ocres du ciel.
Les villes où se rencontrer. Les rues étroites où prononcer
le nom du bien-aimé. D’une berge à l’autre, de la
tendresse à la reconnaissance.
Le jardin suspendu où placer nos hautes espérances.
Marcher sur le chemin où la terre est vivante et lourde.
Découvrir l’âge où le temps est loin. Qui s’en va dans la
rivière pour oublier le torrent. La source. Et la truite du
souvenir dans ta main qui glisse. Les parfums. La turquoise
et la réglisse. Les étoiles dans le ciel et la tendresse
jumelle de la lune. Tout un espace délicieusement
infini et lumineux pour ne pas oublier nos hautes
espérances.

© Patrick Chemin (2012)



Plus de mots



J’ai peur du silence qui viendra
Quand je n’aurai plus de mots
Pour le nommer
 
© Patrick Chemin (2015)




 
 
Premier givre 

Que dire aux enfants sourds
Qui marchent le long des routes
Que dire à la beauté ?
Et l’obscurité nous saisit
Comme un premier givre
 
© Patrick Chemin (2015) 


Théâtre de la Rue Rouge
 
Et tout se passe comme au théâtre. La vie se joue entre les actes. Théâtre de la rue rouge. Le bourreau se fait de la bile pour son boulot. Il évite de manger le mardi gras mais il assure. Il assure à tout un chacun que ce n'est rien, ça va passer. Tout doux contre un baiser de la bohémienne. Et tout se passe comme au théâtre. La vie se joue entre les actes. Théâtre de la ville aux murs jaunes. Don Juan s'avance sous un ciel de pleine lune. Mais toutes les femmes se sont donné le mot. Elles soufflent de concert un mot de passe sur le mot de la fin. Don Juan s'approche avec le masque des promesses mais la nuit repousse ses avances. Et tout se passe comme au théâtre. La vie se joue entre les actes. Théâtre de la rue rouge. Le Diable est un revendeur de plutonium enrichi qui cultive des coquelicots sur les friches de l'Est mais la pluie est fine sous les cendres. Le tueur de la cathédrale vient de se faire descendre. Quasimodo sourit dans le crépuscule oublieux et se tape la cloche pour son amoureuse de Prague. Et tout se passe comme au théâtre. La vie se joue entre les actes. Théâtre de la ville aux murs jaunes. Les ombres s'allongent pour Ophélie qui hésite entre Arthur et le grand Will. Les sorcières de la nuit se sont donné rendez-vous dans la contre-allée pour étalonner le devenir de la postérité. Et tout le monde s'amuse. Et les souris dansent dans la grande bibliothèque pendant que le chat de la littérature donne des conseils avisés sur la messagerie de ses prétendants ou fiancés. Et tout se passe comme au théâtre. La vie se joue entre les actes. Théâtre de la rue rouge. Et plus rien ne bouge. Le silence va descendre doucement dans les cintres et la coulisse. Le comédien posera son habit vert et se gardera de parler de corde.
 
© Patrick Chemin (2001)




L'équilibre semble reposer sur l'immobile

Le ciel est immense
Il a dans le bleu
Cette densité de gris que pardonne l’hiver
La certitude du météore
Sa miséricorde
Le ciel retient une lumière neigeuse qui éclaire
L’ensemble et l’intime
La vie tout en bas semble figée
Intérieure

Les arbres sont tendus vers une lumière opaque
Un soleil de farine
Un Dieu de pain blanc
L’équilibre semble reposer sur l’immobile

A cette heure précise de l’horloge humaine
Le silence décompte les fêtes et les veillées
L’hiver semble nous apprendre sa mesure
Le poids
La nécessité de l’inaction
Avant que d’autres gestes
Ne réhabilitent le quotidien

 © Patrick Chemin (1994)


Aquarelle © Annie Chemin



Fourmi

Ils vivaient de leurs mains
Ils tenaient la parole pour une indécente
Ils vivaient le silence païen
Le poème brutal de la terre
Je suis de ce sang
Fourmi dans la montagne
Mais déserteur
Mâchefer
Scorie
J'écris
 
Ils vivaient de la terre
 De la forêt
 De la contrainte
 Et de l'abondance des saisons
 Du ciel
 Ils vivaient sur la pente
 Avec des ânes rouges et des bourrins
 Ils s'habillaient pour les dimanches
 Les mariages et les morts
 Ils considéraient le Destin
 Comme un Dieu solaire
 Et chagrin
 Un Dieu des cimetières
 Qui vous accorde les mains
 Pour le travail
 Plutôt que la prière
Mon père est sur la montagne
 Avec les anciens
 Figurants
 Ils regardent un figurant
 Descendre
 Parmi les cendres
 Les cendres
 Et les scories
 Parmi les cendres
 
© Patrick Chemin (1989)



Le seul pays qui veut bien de moi

Je retourne au pays des sources avant les noces du
chêne, avant l’enfance, avant la nuit. Il y a, sur le bord
du chemin de sable, la trace et la trame de toutes les
années passées. Et parfois dans le ciel, les étoiles glacées
portent un visage, une voix et le manuscrit d’une
vie.
Je retourne au pays des fées, je vais dormir dans la
forêt du milieu avec le petit peuple des légendes.
Où vont les années qui passent : dans quel grenier ?
Dans quelle mémoire ? Dans quel doux oubli ? Et le
grand livre de la vie est toujours ouvert à la page du
jour présent.
Et le miroir est changeant qui déforme les paraboles
du visage, l’ivoire de nos désirs et la brume des souvenirs.
Je retourne au pays des sources et le temps et l’âge
sont de taquins compagnons de voyages. Ce sont des
elfes malicieux qui ne respectent rien des usages.
Je retourne dans mon pays près du ciel bleu et de la
rivière Guisane. Je retourne dans le puits des jours
devant moi. Le seul pays qui veut bien de moi, c’est
celui de mon pas.

© Patrick Chemin (2012)



La cheminée

Un poète est un homme qui regarde partir dans le feu
Les mots des enfants qui le peuplent
 Les mots des femmes qu'il a aimées
 Leurs silences
 Un poète est un homme qui regarde partir dans le feu
 Le mont-de-piété de ses incantations
 Le bois de sa vie en grande quantité
 Il ne se consume pas
 Il distille l'essentiel de ses moissons
 Il se dépouille de toutes ses vies
 De tout son désir
 Il est nu quand s'avance
 Le poème heureux ou malheureux
 Mais peu importe
 Un poète est un homme qui place son espérance
 Dans la cheminée
 Une cheminée de fées sans doute
 Peut-être
 
© Patrick Chemin (2004)




Inventaire de l'éternité


J’ai tenté de joindre l’éternité par téléphone.
C’était un répondeur
Qui disait :

— L’éternité est actuellement fermée pour inventaire.
Veuillez s’il vous plaît vous mettre en contact
avec l’éphémère !

J’ai tenté de joindre l’éphémère.
C’était un répondeur aussi
Qui disait :

— Pour l’éphémère, c’est trop tard ! Veuillez à
l’avenir renouveler votre appel dans le passé...

J’ai tenté de joindre le passé.
Et là, il y avait un homme au téléphone qui me
disait :

— Vous n’avez pas reçu ma facture ?

© Patrick Chemin (2012)




La ruche de vivre

Ecrire, c’est poser sur la mélancolie du miel. C’est placer la ruche de vivre au cœur de l’abeille des jours. Ecrire, c’est se placer sous l’ombre latérale de la lune. Invoquer sa puissance minérale. Partager la ligne inconnue des étoiles avec les fourmis et les passants de l’herbe. Ecrire, c’est dire un monde qui hésitait à naître. Il y a dans chaque ruelle du sens et des fragrances. Ecrire est une femme d’argile. Puissante et visionnaire. Ecrire est un homme d’ambre. Qui dans son silence détient la clef du passage. Ecrire, c’est pousser une porte. C’est traduire la brume de l’âme. Ecrire, c’est entrer dans la fratrie des humains. Partager le sel et l’ocre de la terre. Partager la souffrance et le miroir d’une joie humble. Partager l’intérieur avec la ligne d’horizon du grand imaginaire des hommes. Ecrire, c’est donner. C’est prendre. Et restituer la parole dans un frémissement. Ecrire, c’est oublier des milliers de mots pour choisir le mot juste. Celui qui ouvre le ciel dans sa densité et son mystère. Ecrire, c’est donner une chance à l’ange de demeurer dans l’intégrité du don. Ecrire, c’est la vie et la mort. Le soleil et la pluie rouge. Ecrire, c’est pour chacun le lien précieux avec l’inventaire du temps qui passe et la mémoire d’une vie. Ni grande. Ni petite. Ni sublime. Ni insignifiante. Une vie dans la lumière acquise et dans l’ombre redoutée. Ecrire est une pierre précieuse dans l’incarnation d’un tout petit caillou. Qui contient à la fois l’humilité et le point-virgule de l’éternité.
 
© Patrick Chemin (2013)




Ton rire

Je suis amoureux de ton rire
Ils parlent souvent de tes yeux
De tes cheveux
De ton corps tout entier
La lune s’attarde sur ton ombre bleutée
Moi, c’est ton rire
Ce trait d’union entre le silence de ton âme
Et sa musique profane
Ce trait d’union sonore et léger
Entre ton intérieur
Et ta présence au monde
Ton rire

© Patrick Chemin (2013)




Jamais le verger

Jamais le verger ne consent à vieillir
Malgré les jours de bleu froid
 
La jeunesse
Est la délicatesse
D’un visage entr’aperçu
Qui nous disait :
 
Je t’aime
Toi
Petite éternité !
 
 
© Patrick Chemin (2016)




 
Faubourg Maché

Je ne savais pas que les filles
Et les garçons
Pouvaient s’embrasser
J’avais quinze ans
Faubourg Maché
C’était le vieux faubourg d’antan
Mais l’instant présent
Du premier baiser
Février
Faubourg Maché
Il fait du soleil
Il neige
Je n’avais connu de la vie
Que les ronces
Les chardons
Je ne savais pas
C’est bête un garçon
Février
Faubourg Maché
 
 
© Patrick Chemin (2014)



La clef

J’irai à ta rencontre
Ne me donne pas la clef de ton âme
Je vais entrer par le jardin
 
La lune quand elle s’invite
Dans la clarté du jour
Respecte la lumière
Par sa discrétion
 
Ainsi je veux venir vers toi
Ne me donne pas la clef de ton âme
J’attendrai dans le jardin
La porte de tes nuits


 
© Patrick Chemin (2013) 




Ton absence

Mon père
Ton absence est comme une pierre
Je dois te parler avec mon cœur
Pour atteindre ton silence
Le cœur de la pierre est un lieu de lumière
Qui vibre
Mon père
Te voilà isolé
Défini
Par le tumulte du temps
Arrêté
Je te parle en secret
Avec toute la pudeur
Que nécessite le respect
De ton être
Je te parle sans attendre de réponse
La réponse est au fond de mon cœur
 
© Patrick Chemin (2013) 




Coralie

Coralie
C’est l’infirmière de nuit
Elle a sans doute un petit garçon
Qui est patraque
C’est pourquoi elle vient piquer
Patrick
Toute la nuit
 
Margaux vient te réveiller
« Monsieur Chemin
Vous avez bien dormi ? »
Je ne peux lui dire
Pour Coralie
 
Dans le bâtiment
Un peu plus bas
Il y a un enfant qui naît
Il s’appellera
Hugo ou Lucas
Il vient au jour
Dans la nuit de septembre
Un beau petit garçon
 
Le monsieur dans la chambre
Fait ses prières
Plusieurs fois par jour
Dieu, c’est un long séjour
 
Un signe à l’intérieur de moi
Que j’ignorais depuis si longtemps
Me dit de rester vivant
En fait il n’y a rien
De plus important
Que d’entendre la voix
De Vanessa
Qui me dit
« Monsieur Chemin
Restez avec nous… »
 
Il y a aussi Lucile
Et Virginie
Qui court dans la nuit
A l’autre bout du bâtiment
Un vieil homme meurt
Qui se souvient des truites
De son village
Au pied des Aiguilles d’Arves
 
Si loin de la ville
Et de ses soucis
De ses finitudes
De ses solitudes
 
Un hôpital
Le manuscrit
Croisé
De toutes les vies
Mais Coralie
C’est l’infirmière de nuit
Qui sourit
 
 
© Patrick Chemin (2013) 


Aquarelle © Annie Chemin



Les oraisons

Les oraisons des ciels
 En perpétuelle conversion
 L'espérance infinie
 La sage densité des arbres
 La calligraphie des soleils
 Dans la prémonition des ombres
 L'austérité et la douceur
 De ces monastères dépeuplés
 La sensualité mystique du mouvement
 Ce glissement profane du corps vers le puits
 
 Rien de tout cela ne meurt
 
 Et à l'arrière les cimes
 Les chapeaux de tulle
Le flou des fées
 La dentellière des abîmes
 Les pentes mystérieuses
 Les amours verticales
 Dans le soleil de l'instant
 La sensualité mystique du mouvement
 Ce glissement infime du corps vers le puits
 
 Rien de tout cela ne meurt
 
 Le regard des multitudes étagées
 La solitude de silences murmurés
 La vie première des neiges
 Dans le village contigu des origines
 La continuité de l'inconstance
 Dans le sentiment fier des paysages
 La permanence des émerveillements
 La sensualité mystique du mouvement
 Cette impression de glisser sur un corps jumeau vers le puits
 
 Rien de tout cela ne meurt
 
 
© Patrick Chemin (2004)



Où il est simple de t'aimer

Je veux bien
Que tu me montres encore
Le chemin
Je n’ai pas l’autonomie
Des étoiles
Je n’ai pas le sentiment
De la durée
Qui pousse la lune
Dans les vergers
J’ai un mot choisi
J’ai la poésie
Je veux bien
Que tu désignes encore
La route
Que surplombent
Les hanches du doute
Je n’ai pas l’autonomie
Des pierres
J’ai la poésie
Mais je n’ai pas la clef
Du sanctuaire
Donne-moi encore
Un baiser
Promis
Je serai sage
Dans le paysage
Lent
Où il est simple
De t’aimer
Je n’ai pas l’autonomie
Du brasier
Pour dissoudre
La rage verbale
La sentence de la foudre
Je n’ai pas la puissance
De l’orage
Je n’ai pas l’autonomie
Du mot des origines
Je suis tombé
Un soir d’été
Non désiré
Dans la vasque
D’une vie
Que contient
La poésie
Donne-moi encore
Un baiser
Promis
Je serai sage
Dans le paysage
Lent
Où il est simple
De t’aimer

© Patrick Chemin (2014)




Le bonheur des origines

Je voudrais te dire en un mot comme le ciel semble s’élargir encore quand il contient tout l’amour que je te porte. Je voudrais marcher comme un sage dans la majesté et la solitude du désert pour te dire que chacun des grains de sable contient une infime partie de mon amour pour toi. Je voudrais toucher cette étoile, à qui j’ai donné ton nom, pour te dire que chaque étoile, dans sa danse au travers de l’univers, porte la voyelle des initiales de notre rencontre. Je voudrais traverser la mer avec les oiseaux et toucher les îles bienheureuses que sont la terre salée et la paix de ton corps. Mais je ne suis pas sage et, avant de dire un seul mot, ton baiser redonne au silence l’émerveillement et le bonheur des origines.
 
© Patrick Chemin (2012)



Tambour assourdi

Le sommeil
Vient
Arbre mythique
La nuit est un rythme
Qui nous rejoint
Tambour assourdi

© Patrick Chemin (2015)




Partage la nuit des papillons

Partage la nuit des papillons
Celle qui vient tout juste de naître
Ton aimée va se reconnaître
Dans l’amour et ses frondaisons
Je t’aime comme un baiser
Petit poème sans papier
Dans la lumière du sommeil
Qui doucement va s’envoler
Pour rejoindre à son réveil
Les lèvres de ta bien-aimée

 

© Patrick Chemin (2013)


 



Clémence

Un homme sur le chemin
Au sud
Loin
A peine la touffeur infléchit son pas
Sa vie est alentour
Champs brûlés
Sous la force des jours
La corne de l’été
Le jour respire faiblement
Dure coûte que coûte
Malgré le tourment
Le doute
L’homme soliloque
Sous la pierre anguleuse
Du soleil
Sa voix de mémoire
Décrit des orbes vibrants
Dans un soleil volatil
 
Ses mots rehaussent le jour
Avec la pertinence d’une pluie d’été
Inverse symphonie miséricordieuse
Mais revient parfois une voix plus ancienne
D’un seul tenant
J’aime ces voix de femmes
Rondes sur le jour
Où vivre est toujours
Clémence
 
L’homme soliloque sous l’araignée solaire
Sa voix
Expose déplore dépose explore
Les peurs de l’enfant jadis
Sa voix
Dispose de nouvelles marges
Sous le ciel
Le bâtisseur intègre le monde
Il féconde in vivo
Son chemin universel
 
Fluide
Portée par les arches
Voix d’eau entre pierres du vieux sud
Chemin de lumières sur l’aqueduc
Le jour tamise les rouges
Il y a une femme près de la fontaine
En contrebas
Nue
Mélusine penche son visage sous ses cheveux
Pose ses lèvres sur l’eau
 
Ne rien dire
Surtout
Ne rien dire
Ne pas ouvrir
Un front de plus
Fuir
 
Ne pas négocier
L’imaginaire de la rencontre
Un pas vers elle
 
Elle a dit : Attendez !
 
Il n’a pas entendu de voix humaines
Depuis le naufrage
 
Attendre…
Quoi d’autre ?
La vie attend
On ne sait plus trop qui
Quelle improbable danse
 
J’attendais…
 
Je mangeais sur le bois tombé
Le sucre de résines
L’orge
Le miel
Et l’argile
Le millet noir
 
J’attendais…
Je dormais dans le monastère des arbres
Au frais du vitrail des forêts
 
Je ne redoutais personne –
Pas même la folie
Ou le guignon –
Mais personne ne vint
Ni armée
Ni roi
Ni devin
Ni défaite
Ni Dieu
Tout juste patienter sa mort
En attendant
 
Le cavalier
Ne vint pas pour interdire
Il se contenta de passer au large
Avec un sourire
 
Dois-je mourir Seigneur ?
Ou marcher sur la terre
Sans amour ni prières
Sans honneur ?
 
Les bras de la croix
Comme Judas
Embrassaient l’horizon
Fuyant
 
Son père l’avait abandonné
Et chacun le trahissait
Il était seul au seuil de la mort
On avait choisi pour lui
 
Choisir est une croix
Où la souffrance désigne
Celui qui ne sait pas
Puis vient le bleu silence
Où son corps semble lourd
Alors ses yeux d’enfance
Peuvent refermer le jour
 
Au pied de la croix
Mélusine enlace le voyageur
C’est une autre pietà
Sous un ciel meilleur
 
Mélusine te prend sous sa queue de serpent
Le venin de vivre proféré par les fées
Te laisse sur la langue
Tendre amère douce folie
La résurgence du baiser
 
Jardin profane
A l’instant de l’amour
Jardin sacré
Multitudes et mots
La vie est une lumière à gué
Nous traversons parfois
Ce pur élan de clarté
Avec le consentement des anges
Et la clémence des fées
 
Elle s’endort à ses côtés
Sa voix caresse le ventre vivace
Souffle sur la bouche de l’homme
Pour décrier son doute
 
Alors que tombent les étoiles
 Sur la nuit marine
Ils enfantent le Dieu duel
Des sources et du soleil
 
Mélusine penche ses cheveux sous le halo
Des étoiles, sourit à son enfant d’eau
Elle pose la tête sur l’épaule du voyageur
Apaise les peaux les soifs et les peurs
 
Ils dorment près de la fontaine
Au jour naissant
Il a couvert ses yeux
De baisers et de laine
 
Mais revient parfois une voix plus ancienne
D’un seul tenant
J’aime ces voix de femmes
Rondes sur le jour
Où vivre est toujours
Clémence
 
Reprendre sa marche…
Le jour est loin
Où vivre suffit
 
 
© Patrick Chemin (1992)

 
 



 

VERSET 44
 
 
L’orage antique sur les temples
la solitude en versets de foudre
Il faudra vivre mille ans
 
Le frai des foules sur la berge
tu devrais remonter la rivière
mais plus aucun saumon ne te connaît
 
Et tu dois composer tout ce temps
avec la fable de l’absence
Il faudrait un  miracle
 
Et l’ange vient qui sait ton nom
l’exil est suspendu
et l’abandon
 
Tes yeux de vierge apocryphe
ouvrent le manuscrit
de nos initiations
 
Et puis trouver le gué
dans cette pluie mythique
qui figure le fleuve des contres
 
Eprouver l’ébauche des corps
toucher par le verbe le plus simple
à la grammaire des complexes
 
Il manque un souffleur inspiré
dans ce théâtre ciel sans Dieu
le désir est coupé du texte
 
La lumière du jour
la fatigue est solaire
qui épuise le tranchant
 
Je voudrais la paix du verbe
un autre possible
une écluse
 
Mais l’ange est loin déjà
intransigeant avec la frustration
la précision du chagrin
 
Je te sens duelle
je nous sens duel
au premier sang
 
Nous sommes au bord
tout au bord
j’aimerais tomber encore
 
Pas de seconde chance
il faudra vivre mille ans
avec
 
Le temps est un Dieu pervers
qui reprend sa foi
inconsolable
 
Nous ne sommes pas au monde
les fées se sont retirées du berceau
des surnuméraires
 
Quelle est la promesse des cendres
où est le bûcher de la perfection
l’accouplement du subtil
 
Aimer c’est donner à la douleur
la franchise de se consumer
en nommant le feu
 
Descendre par le chemin du thé
l’Asie des couleurs
sur un éléphant doré
 
Crémations sous le ciel safran
sollicitudes et résiliation
le corps est toujours ailleurs
 
Calligraphier le jade
sur la peau de l’autre
étoile perdue sur palimpseste
 
Un sentiment de perte imminent
comme à la genèse de l’amour
quand tout est possible même le néant
 
Et la mère crache sur l’enfant
qui vient à la vie par le masculin
la mauvaise porte des anges
 
Il y a tant de ciels sous le ciel
et la vie se doit de vivre
même avec un sang corrompu
 
Et mille femmes pour un seul baptême
je suis né par la bouche
à même la peau calligraphe
 
Naître ne suffit pas pour naître
il faut naître encore et encore
mourir enfin désiré
 
Je vais ce soir perdre mon âme
vendre au diable le minerai
la poussière des caresses
 
Et pour épuiser le déclin du chagrin
confier à Saturne le sanskrit du désir
ne plus vouloir traduire ce qui est trahi
 
Tout ce qui constitue l’éternité
la beauté terrible de l’instant
qui seule accompagne nos cendres
 
Perdre tout ce qui est aimé
dans le ruisseau antique
la main du sage sur les yeux
 
 
© Patrick Chemin (2002)


 





Le Passant d’Argile

 
Je ne sais pas devenir. Je ne sais pas réussir.
Je suis depuis toujours cette même question posée à la vie et ce que le poème répond.
 Je cherche au travers du bruit froissé des mots le chemin d'un silence.
Mais je ne suis pas écrivain, ni bavard, je suis inquiet.
Je suis de l'inquiétude des pauvres gens, de leurs cités et pour sûr maintenant
Je ne serai plus jamais poli
J'ai tant de temps d'enfance à rattraper.
Je ne sais pas devenir, je suis des passants
Et nous arpentons le même décor grotesque et fonctionnel
Avec tout juste le talent du désespoir.
L'inutile est notre nécessaire et le poids de nos vies
Bien souvent dépend de celui de la mort.
Nous sommes de saisons blêmes et du petit matin
Du peu de vie qu'on nous laisse.
Nous rejetons par avance toutes les tentatives d’équilibrage de la misère libérale avancée.
Nous préférons le déséquilibre lucide.
Nous préférons parler aux arbres écorce contre écorce
Suivre la course du soleil sans pronostic
Marcher pieds nus dans l'herbe.
Nous avons le désir d'une vie entière, phénoménale,
Le désir d'une trajectoire d'étoile vibrante et marrante
En plein jour avec en plus la patience des pierres
Et les amours cycliques de l'eau.
Mais nous n'existons pas vraiment.
Nous sommes des passants indéterminés
Infiniment fragiles
Des passants d'argile
 
© Patrick Chemin (1979)




La fortune des puits

Je suis la pierre
La margelle
L’âge et ses marelles
Je suis la pierre
 Le fragment
 La rivière pérenne
 Je suis le givre
La neige sur le printemps
 Le coloriste des météores
 Je suis la pierre
 Le lieu-dit de la naissance
 La margelle des morts
 Je suis ce baiser distant
 Sur les lèvres lisses
 Et loisibles de la gravité
 La jeune fiancée
 Je suis l'âge et le passé
 La cendre et le sens
 Le consentement des sages
 A l'usage du Crépuscule
 Je suis la porte de l'entre-deux
 La Tour de passe-passe des Dieux
 L'heure de la passée du bleu
 La viduité des cieux
 Je suis la pierre
 L’'eau dolente des obsessions
 La résurgence et la crue
 La touffeur et la pluie
 La saignée d'une vie
 Je suis la terre
 Le profond
 Le fatras des racines
 La fortune des puits
 
© Patrick Chemin (1996)

Le puits


Pour mon amie Evy Aegerter (1959-2005)


Tu n’as plus à plonger dans le puits
Tu es le puits
Tu n’as plus à te défier
De la pluie
Tu es devenue la pluie
 
Ton corps fracassé peut se passer
De souffrir
Tu peux marcher sur le versant
De la montagne
Tu peux marcher

Je ne sais qui pourra nous dire
Pourquoi
Je ne sais pas qui pourra nous prévenir
Et si nous pourrons refaire le chemin
Différemment

La page se referme sur tes années d’enfance
Les hommes de ta vie s’éloignent
Le silence
La difficulté d’aimer
Tu pousses la porte infime de l’infini
Tu marches en paix où l’invisible te reprend

© Patrick Chemin (2006)






Les après-midi

Vous me receviez les après-midi
 La proximité tombait sous la distance
 Je savais le phrasé de ma vie mais j'ignorais tout de ses nervures
 Je parlais des nuits du tambour où la mort déclinait ses mensonges de rythme
 Je parlais de ces jours où je poussais la vie devant moi comme un berceau de plomb
 Vous m'écoutiez avec la sollicitude des femmes sages
 Sages-femmes
 Femmes d'herbe du bord des fleuves lents
 Femmes des hauts plateaux ou des jardins de l'Asie
 
Vous me receviez les après-midi
 Je parlais de ces tortillards de l'insomnie sur les lignes lasses de mes nuits
 Je parlais de ces jours de vieux sel
 De ce sang d'encre sur les mains
 De cette lassitude de chercher les raisons d'écrire ou de se taire
 Je parlais de cette quête de la reconnaissance
 Conçue sous le désordre des blessures de la naissance
 Je n'avais pas réglé le loyer de l'enfance ni résigné son bail
 Je portais l'amour dans la répétition de visions infirmes
 Je compensais le manque par la confusion
 J'étais sans refus ni décision
 
Vous me receviez les après-midi
 J'ai tant parlé
 Désormais
 Les mots se comptent par années
 Vous écoutiez et je ne suis plus ce différend
 Je suis tout simplement cet être vivant
 Toute sa vraisemblance et son identité
 Un être parmi les êtres humains
 Ni plus
 Ni moins
 
© Patrick Chemin (1996)



Amis

Où que vous soyez mes amis
Vous m’accompagnez

Vous m’accompagnez
Aux heures doucereuses de la mélancolie

Je sais tous vos visages
Dévisage la nuit sans tain
Où vous apparaissez aux lucarnes des lucioles

Aurai-je le temps de vous dire à tous
En particulier
Cet invraisemblable amour
Qui fait que vous existez


© Patrick Chemin (1989)

 


Hautebise

Le passé
Est une
Petite maison
Dans une ruelle pentue
On revient parfois
On ne peut plus entrer
Quels sont
Les nouveaux
Locataires
Du passé ?


© Patrick Chemin (1999)